13/02/2015

Les langues indigènes sont menacées de disparition

Brasil, Brésil, Amazônia, Amazonie, Amazonas, Autochtones, indigènes, povos indígenas, línguas indígenas, José Carlos Levino, Museu do Indio, Rio de Janeiro, José Ribamar Bessa Freire, Universidade federal do Rio de Janeiro, URFJ, Bonfim, Estado de Roraima, Macuxi, Wapichana, Serra da Lua, Insikiran, OPIRR, UFRR, São Gabriel da Cachoeira, Nheengatu, Tukano, Baniwa, Tacuru, Guarani, talian, Rio Grande do Sul, Santa Catarina, Asurini, Tocantins, Pará, Espírito Santo, Argentinne, Paraguay, Bolivie, INDL, IPHAN, Foz d'Iguaçu, CEEI, SEDUC, Depp, Secoya, Terre des Hommes Suisse, Terre des Hommes Luxembourg, rio Tacutu, Guyana, Boa Vista,Convention 169, OITAu Brésil, les langues indigènes sont en danger. Selon José Carlos Levino , le directeur du Musée de l'Indien de Rio de Janeiro, dans les 15 ans à venir, le pays court le risque de perdre jusqu'à 60 langues indigènes sur les 150 à 200 parlées actuellement. À l'occasion de la rencontre de Foz d'Iguaçu dont il est question ci-dessous, José Ribamar Bessa Freire, professeur à l'Université fédérale de l'État de Rio de Janeiro, a publié un article dans lequel il rappelle qu'en cinq siècles, soit depuis le début de la colonisation, plus de 1'100 langues indigènes ont disparu de la carte du Brésil… Des initiatives sont prises pour tenter de limiter la perte culturelle que constitue la mort de ces langues. En voici quelques exemples.

Le 2 décembre 2014, le Conseil municipal de Bonfim * (dans l'État de Roraima) a approuvé une loi municipale (No 21/2014) qui reconnaît les langues Macuxi et Wapichana comme langues co-officielles de la municipalité au même titre que le portugais. La proposition de loi avait été discutée entre leaders et professeurs de langues indigènes de la région de Serra da Lua depuis 2012. Elle a été présentée au Conseil municipal en février 2013 par les élèves de l'Institut Insikiran et des représentants de l'Organisation des Professeurs Indigènes de Roraima – OPIRR. Tous les conseillers ont appuyé le projet. Le processus a été suivi par les membres de cet Institut de formation supérieure indigène rattaché à l'Université Fédérale de Roraima - UFRR. Celui-ci développe un programme de revitalisation et de valorisation des langues Wapichana et Macuxi. La municipalité a maintenant cinq ans pour mettre en œuvre la loi, engager des traducteurs et interprètes indigènes pour traduire des documents, les panneaux de signalisation et financer la publication de livres pour l'enseignement.

Dans l'État d'Amazonas, en 2002 déjà, la municipalité de São Gabriel da Cachoeira a officialisé trois langues indigènes indigènes : le Nheengatu, le Tukano et Baniwa. En 2010, dans le Mato Grosso do Sul, la municipalité de Tacuru a reconnu le Guarani comme seconde langue officielle.

En septembre 2014, trois langues ont reçu le titre de "Référence culturelle brésilienne": le Talian parlé par les descendants d'émigrés italiens dans le sud du Brésil, surtout dans les États du Rio Grande do Sul et de Santa Catarina; l'Asurini do Trocará ou Asurini du Tocantins, langue parlée par le peuple indigène Asurini qui vit sur les rives du rio Tocantins, dans la municipalité de Tucuruí (État du Pará) et le Guarani Mbya qui est une des trois variétés de la langue Guarani. Ce Guarani est parlé dans une bande du littoral qui va de l'État de l'Espírito Santo au Rio Grande do Sul, et au-delà de la frontière, en Argentine, au Paraguay et en Bolivie. Ces langues sont les premières à être inscrites à l'Inventaire National de la Diversité Linguistique - INDL par l'Institut du Patrimoine Historique et Artistique National – IPHAN. Cet "Inventaire" a été  créé par décret présidentiel (No 7.387) du 10 décembre 2010. La cérémonie officielle de certification a eu lieu lors du Séminaire Ibéro-Américain de Linguistique qui s'est tenu à Foz d'Iguaçu en novembre 2014.

La reconnaissance officielle des langues indigènes est capitale pour leur sauvegarde. L'enseignement de ces langues, notamment dans les écoles indigènes du pays est un instrument essentiel pour leur préservation. Cela suppose la mise en œuvre de politiques publiques en faveur du développement et de la consolidation de l'éducation scolaire indigène différenciée bilingue. Une différenciation prenant en compte, notamment, la culture, l'organisation sociale, l'histoire, la philosophie, les croyances, les connaissances traditionnelles de chaque peuple dont la langue est porteuse. Quand cela n'a pas été fait, la consolidation demande le passage de la langue orale à la langue écrite. C'est un travail conséquent, généralement réalisé avec le concours de linguistes. La participation des représentants des peuples concernés est indispensable.

Dans l'État d'Amazonas, le Conseil de l'Éducation Scolaire Indigène – CEEI rattaché au Secrétariat de l'Éducation – SEDUC travaille dans ce sens. En août 2014, sous l'égide du Département de politiques et programmes éducationnels - Deppe , il a publié un "Modèle de référence" pour les écoles de l'enseignement fondamental et moyen. Notre partenaire, le Service de Coopération avec le peuple Yanomami – SECOYA a participé à la démarche du CEEI. Au sein de son secteur "éducation", la SECOYA a développé un programme de formation de professeurs indigènes Yanomami soutenu par Terre des Hommes Suisse** et Luxembourg.

Ces diverses initiatives seront-elles suffisantes pour enrayer la constante disparition des langues indigènes ? Sont-elles suffisantes en regard de l'application de l'article 28 de la Convention 169 de l'Organisation Internationale du Travail – OIT qui prévoit que "Des dispositions doivent être prises pour sauvegarder les langues indigènes des peuples intéressés et en promouvoir le développement et la pratique" ? Cette Convention a force de loi au Brésil.

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Illustration : Cliquer sur la vignette pour agrandir l'image. Il s'agit de la première page du bulletin bilingue "Wanowano" (No 32 mars 2014) édité par des Yanomami de l'État d'Amazonas. La colonne de gauche est en portugais et celle de droite est en langue yanomami. À remarquer les trémas et les i barrés. "Wano wano", ce sont les nouvelles qui se transmettent – souvent oralement - de villages en villages.

* La municipalité de Bonfim, d'une superficie de 8'000 km2, compte environ 11'600 habitants dont 44 % sont des indigènes. Elle est située au nord est de l'État de Roraima à la frontière avec la Guyana dont elle est séparée par le Rio Tacutu. La localité de Bonfim est à 125 km de Boa Vista, la capitale de l'État.

** Voir sur ce blog, les notes des 24 février 2014, 20 septembre 2013 et 10 août 2012

PS : L'activation des liens hypertextes (en bleu) renvoie à une partie des sources utilisées pour la rédaction de cette note. Ces sources, souvent en portugais, permettent d'en "savoir plus".

- Cette note sera publiée dans  le prochain "AYA Info" No 100, le bulletin de l'association "Appui aux indiens Yanomami d'Amazonie" - AYA / 15, Chemin de la Vi-Longe  -  CH - 1213 Onex / Genève - CCP 17-55066-2

28/03/2014

Baselworld et l'orpaillage illégal en Amazonie, une liaison cachée ?

Brasil, Brésil, Amazônia, Amazonie, Amazonas, Autochtones, indigènes, povos indígenas, Pérou, Perú, FUNAI, Hutukara Associação Yanomami, Roraima, rio Uraricuera, rio Branco, rio Tacutu, rio Santiago, OMS, Instituto brasileiro de mineração, Mouvement pour la Coopération Internationale, No Dirty Gold, Baselworld, Société pour les Peuples Menacés, Hurleurs de Guyane, WWF France Le rendez-vous bâlois est l'occasion de rappeler les conditions et les conséquences d'une partie de la production de l'or, en particulier l'orpaillage illégal pratiqué loin des regards, dans des zones difficiles d'accès, mais dont le produit final est accessible à tout un chacun dans les commerces de luxe de la plupart des villes. Un sujet préoccupant, en notamment pour les populations indigènes…

Le 7 février, dans le nord du Brésil, la Fondation Nationale de l'Indien – FUNAI, en collaboration avec les polices militaire et fédérale, a organisé une opération – une de plus* - contre les garimpeiros (orpailleurs) qui agissent illégalement dans la Terre Indigène Yanomami. Est particulièrement visée la région du rio Uraricuera, un affluent du rio Branco, dans l'État de Roraima. C'est une région difficile d'accès, mais riche en or. Des Yanomami apportent leur aide comme guides ou pilotes de pirogues. Selon les informations diffusées à mi-mars par G1-Globo, l'opération a permis le retrait de 60 garimpeiros, la destruction d'une piste d'atterrissage et d'une trentaine de "balsas", ces radeaux sur lesquels est installé le matériel utilisé pour l'extraction de l'or.

La pollution des eaux par le mercure n'affecte pas seulement les indiens : avec le rio Tacutu, le rio Uraricuera forme le rio Branco qui, avec ses affluents, fournit en eau une bonne partie de la population du Roraima. Selon la "Folha de Boa Vista" il n'y a pas d'étude sur les effets de la pollution par le mercure dans cette région. Mais, l'Organisation Mondiale de la Santé – OMS le rappelle : "L’utilisation du mercure pour extraire l’or de manière artisanale ou à petite échelle est particulièrement dangereuse et l’impact sanitaire sur les populations vulnérables est important."

En août 2013, l'Hutukara Associação Yanomami – HAY a publié un rapport selon lequel 80% des garimpeiros expulsés à l'occasion de l'une ou l'autre opération retournent sur les lieux d'orpaillage un mois après en avoir été chassés. Effectivement, des opérations d'expulsion des garimpeiros de l'aire indigène Yanomami sont organisées plus ou moins régulièrement, sans jamais arriver à mettre un terme à cette activité illégale. Les réseaux continuent d'exister…

Selon l'Institut Brésilien d'exploitation Minière – IBRAM, le Brésil est le treizième producteur mondial d'or avec une production de 66 tonnes en 2011, dont 12% (env. 8 t) sont issus des "garimpos". Cette année-là, il en a exporté 44,6 t dont 32 %, soit un peu plus de 14 t, vers la Suisse qui est le deuxième pays importateur d'or brésilien. La première place est occupée par le Royaume-Uni : 45 % des exportations, soit environ 20 t.

La Suisse commence seulement à publier la statistique détaillée du commerce de l'or.

Pour les deux premiers mois de 2014, la Confédération helvétique a acheté 4'103 kg d'or au Brésil pour un montant de près de 112 millions de CHF.

Elle en importe davantage du Pérou. Selon les mêmes sources fédérales, et pour la même période, notre pays en a acheté 13'897 kg pour un montant de 250 millions de CHF. Au Pérou, comme au Brésil, des chercheurs d'or illégaux polluent les rivières de l'Amazonie péruvienne, y compris dans les terres indigènes. Invité par une organisation indigène péruvienne, le secrétaire du Mouvement pour la Coopération Internationale – MCI (une ONG genevoise), a tout récemment pu constater l'action de nombreuses barges qui draguent et polluent le rio Santiago, mettant en danger la vie des populations riveraines et causant de graves dégâts à l'environnement. Les indigènes de la région ont décidé de lutter contre cette pratique. Dans le même temps, ils constatent l'opacité du commerce de l'or…

À l'autre extrémité de l'Amazonie, en Guyane française, l'orpaillage illégal fait également des ravages parmi les populations amérindiennes**. À l'occasion du Carnaval de Cayenne, les membres du collectif "Les Hurleurs de Guyane" ont exprimé leur hostilité à ce fléau. En février dernier, le WWF France a publié un dossier "Or illégal : le filon de la misère" consacré à l'or illégal en Guyane. Entre autres, l'organisation veut accompagner et promouvoir une meilleure traçabilité de l'or.

En Suisse, la "Société pour les peuples menacés" – SPM fait campagne pour que le commerce de l'or devienne propre.

Comment, à l'occasion de l'exposition bâloise, ne pas poser la question de la provenance de l'or utilisé pour la confection des montres et bijoux présentés par les 1'400 exposants ? Comment ne pas appeler clients et fabricants à se responsabiliser pour assainir le commerce de l'or ?

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*Voir "AYA Info" Nos 64, 65 et 66.

** Voir sur ce blog, la note du 30/12/2013

© Photo Aurélien Stoll – Cliquer sur l'image pour l'agrandir - Une barge d'orpaillage illégal sur le rio Santiago en Amazonie péruvienne / mars 2014.

PS : L'activation des liens hypertextes (en bleu) renvoie à une partie des  sources utilisées pour la rédaction de cette note. Ces sources, souvent en portugais, permettent d'en "savoir plus".

- Une version réduite de cette note a été publiée dans AYA Info (No 91), le bulletin de l'association "Appui aux indiens Yanomami d'Amazonie" - AYA / 15, Chemin de la Vi-Longe  -  CH - 1213 Onex / Genève - CCP 17-55066-2