29/04/2014

Il y a 50 ans : l'instauration de la dictature militaire au Brésil

À Brasilia, le 1er avril, la confusion a dominé la séance de la Chambre des députés qui a dû être interrompue. À l'ordre du jour, le rappel du 50e anniversaire du coup d'état militaire de 1964 qui a instauré une dictature durant 21 ans. Le tumulte a commencé quand le député Jair Bolsonaro, un nostalgique du régime militaire, est monté à la tribune. Des députés et des invités ont alors tourné le dos à l'orateur et à la présidence de la Chambre en chantant l'hymne national et en brandissant les portraits de victimes du régime. En effet, ils ont été nombreux les exilés (dont Paulo Freire à Genève), les emprisonnés, torturés, assassinés ou disparus pendant ces "années de plomb".

Après l'adoption de la loi d'amnistie de 1979, les recherches sur les exactions commises par les militaires ont été entreprises sous l'impulsion de l'avocate Eny Moreira, de Dom Paulo Evaristo Arns, cardinal de São Paulo, de Henry Sobel, rabbin de la Congrégation Israélite Pauliste et de Jaime Wright, pasteur presbytérien. Pendant six ans, de 1979 à 1985, un groupe une trentaine de personnes a photocopié les actes des procès intentés par les militaires à leurs opposants. Cette documentation, connue sous le nom de Projet "Brasil : Nunca Mais" (Brésil : Jamais Plus) a été sortie du Brésil, microfilmée, et conservée à Genève, au Conseil Œcuménique des Églises - COE. Rapatriée au Brésil en 2011, elle est consultable sur Internet depuis 2013. Déjà en 1985, sous le titre "Brasil : Nunca Mais", les éditions Vozes ont publié un ouvrage qui est le résumé de cette documentation. Ce travail est un premier bilan de la répression exercée par la dictature.

En novembre 2011, une loi fédérale crée une "Commission Nationale de Vérité" – CNV installée en mai 2012. Elle est chargée d'enquêter sur les violations des droits humains commises entre 1946 et 1988. Elle doit rendre son rapport pour le 16 décembre 2014. En novembre 2012, dans le cadre de cette Commission, un Groupe de Travail a été institué pour enquêter sur les violations commises en relation avec la lutte pour la terre ou contre les peuples indigènes.

Avant même 1964,  de nombreuses communautés indigènes ont eu à souffrir des graves dévoiements de fonctionnaires du Service de Protection de l'Indien – SPI. Service créé en 1910, supprimé et remplacé en 1967 par la Fondation Nationale de l'Indien – FUNAI. Devant les plaintes relatives au SPI, des Commissions d'Enquête Parlementaires – CPI ont été instituées dès 1962. Le résultat le plus important des enquêtes conduites au cours des années 60 est certainement le "Rapport Figueiredo". Un document de plus de 7'000 pages que l'on croyait perdu dans un incendie, mais retrouvé et rendu public récemment. Au seul domaine traitant des "crimes contre la personne et la propriété de l'indien", les enquêteurs ont eu à connaître des cas d'assassinats individuels et collectifs, de prostitution d'indiennes, de sévices, travail esclave, d'usurpation du travail de l'indien, d'appropriation, de détournement et de dilapidation du patrimoine indigène.

Plus récemment, la 6e Chambre de Coordination et Révision - rattachée au Ministère Public Fédéral – spécialement chargée des questions relatives aux "Populations Indigènes et Communautés Traditionnelles" a, elle aussi créé, le 25 février 2014, un Groupe de travail sur la "Violation des droits des peuples indigènes et le régime militaire". Pour cette année, il concentre ses recherches sur quatre cas spécifiques : la violation des droits des Wamiri-Atroari dans l'État d'Amazonas; les violations des droits du peuple Guarani en raison de la construction de l'usine hydroélectrique d'Itaipu dans l'État du Paraná; les activités durant le fonctionnement du "Reformatório Krenak", centre de détention d'Indiens créé dans le Minas Gerais; et les activités de la Garde Rurale Indigène – GRIN, aussi dans le Minas Gerais, une troupe composée d'indigènes entraînés à sévir contre d'autres indigènes.

De ce qui est déjà connu de ces travaux, il apparaît que, parmi les groupes visés par la dictature, les morts au sein des peuples indigènes se comptent par milliers. Cela surtout en conséquence des "chocs microbiens" survenus à l'occasion de la construction des infrastructures comme la BR-174, cette route qui va de Manaus à Boa Vista ou la Transamazonienne. La "colonisation" de l'Amazonie est une préoccupation récurrente pour les gouvernements brésiliens. Pendant la dictature, il y a eu notamment l"Operação Amazônia" dès 1966 et, en 1970, le "Plan d'Intégration Nationale". Ce sont ces programmes qui ont causé des ravages au sein des communautés indigènes.

Les Indiens ne sont pas restés passifs pendant la dictature. Leur résistance a commencé en avril 1974 quand une quinzaine d'entre eux se sont retrouvés une première fois à Diamantino, une localité du Mato Grosso. De leurs réunions ultérieures est née l'Union des Nations Indigènes – UNI. Cette organisation a joué un rôle important pour l'inscription des droits indigènes dans la Constitution de 1988. Des entités d'appui aux peuples indigènes sont également nées pendant la dictature, par exemple le Conseil Indigéniste Missionnaire – CIMI, rattaché à la Conférence des Evêques du Brésil – CNBB créé en 1972.

Plusieurs observateurs, dont l'un des fondateurs du CIMI font un parallèle avec la situation présente quand les autorités "passent en force" pour la construction du barrage de Belo Monte par exemple. Les projets d'exploitation minière en Terres indigènes suscitent également l'inquiétude.

Dans quelques mois, il devrait être possible d'avoir une meilleure connaissance des conséquences de la période dictatoriale.

Se pose dès maintenant la question des réparations…

***

PS : L'activation des liens hypertextes (en bleu) renvoie à une partie des  sources utilisées pour la rédaction de cette note. Ces sources, souvent en portugais, permettent d'en "savoir plus".

- Cette note sera publiée dans le prochain AYA Info No 92, le bulletin de l'association "Appui aux indiens Yanomami d'Amazonie" - AYA / 15, Chemin de la Vi-Longe  -  CH - 1213 Onex / Genève - CCP 17-55066-2

15/02/2014

Flambée de violence anti-indigène à Humaitá (AM)

Dans l'après-midi du 25 décembre dernier, environ 3'000 personnes étaient dans les rues d'Humaitá, une localité située à plus de 600 km au sud de Manaus, dans l'État d'Amazonas, pour une manifestation anti-indigène. Les manifestants ont bouté le feu aux sièges locaux de la Fondation Nationale de l'Indien - FUNAI, de la Fondation Nationale de la Santé – FUNASA et à la Maison de santé indigène. Ils ont également incendié des véhicules. Le poste de péage* installé par les Tenharim sur le bord de la BR-230 - la "Transamazonienne" qui traverse la Terre Indigène (TI) Thenharim Marmelos - a également été détruit. Pendant quelques jours, environ 140 indigènes ont trouvé refuge auprès du 54e Bataillon d'Infanterie de Forêt.

En cause, la disparition, depuis le 16 décembre de trois hommes, des non-indiens, qui auraient été vus pour la dernière fois au kilomètre 85 de la BR-230. Les manifestants tiennent les indiens Tenharim pour responsables de cette triple disparition. Cet acte aurait été accompli pour venger la mort du cacique Ivan Tenharim, retrouvé inconscient près de sa moto, le 2 décembre, sur le bord de la même BR-230, et décédé le lendemain. Les circonstances de l'accident n'ont pas encore été éclaircies. Selon le Conseil Indigéniste Missionnaire – CIMI, le cacique était un infatigable opposant au pillage pratiqué par les madeireiros dans la TI. Tenharim. En collaboration avec des organes publics, il aurait contribué à la fermeture de plusieurs scieries illégales dans la région.

Le coordinateur régional de la FUNAI a été démis de ses fonctions. Il lui est reproché d'avoir contesté publiquement la thèse de l'accident à l'origine du décès d'Ivan Tenharim. Un collectif d'universitaires qui ont eu l'occasion de collaborer avec lui a publié une note de soutien à son endroit. Ils expliquent que ce fonctionnaire fait office de bouc émissaire dans une situation depuis longtemps conflictuelle. L'intéressé déclare avoir simplement demandé une enquête sur les circonstances le l'accident concernant Ivan Tenharim.

Le 30 janvier, la police fédérale a arrêté cinq indiens Tenharim qu'elle suspecte d'être impliqués dans la disparition des trois hommes le 16 décembre. Leur défense est assurée par la DPU, un service d'assistance juridique public qui va demander leur mise en liberté. Le 3 février, la police a trouvé les trois corps qui ont été identifiés comme étant ceux des disparus. Leur sépulture a eu lieu le 6 février.

Le climat de tension reste vif dans cette région. Le Ministère Public Fédéral a demandé aux organes concernés de protéger les villages indigènes, d'en assurer l'approvisionnement et de prendre des mesures pour permettre aux étudiants Tenharim de poursuivre leurs études. Il demande également au gouvernement fédéral et à la FUNAI de verser une indemnisation au peuple Tenharim.

***

* Dans une note du 30 décembre la FUNAI explique que  "Depuis la construction de la Transamazonienne en 1972, il n'a jamais été créé d'alternatives pour minimiser les impacts occasionnés par la construction de cet axe routier qui traverse la TI. Les indigènes, de leur propre initiative, ont eu recours à un péage dont le produit bénéficie aux Tenharim". La Fondation rappelle qu'elle est à la recherche d'une autre solution permettant aux indigènes de subvenir à leurs besoins. Le péage, dont les autorités soulignent le caractère illégal, est l'une des sources de conflits avec les non indiens de la région.

PS : L'activation des liens hypertextes (en bleu) renvoie à une partie des  sources utilisées pour la rédaction de cette note. Ces sources, souvent en portugais, permettent d'en "savoir plus".

- Cette note a été publiée dans le dernier AYA Info (No 90), le bulletin de l'association "Appui aux indiens Yanomami d'Amazonie" - AYA / 15, Chemin de la Vi-Longe  -  CH - 1213 Onex / Genève - CCP 17-55066-2